Comment rester mauvais après des années

Un petit article pour parler de pratique délibérée et de progression.

Je suis mauvais en guitare

J’ai commencé la guitare quand j’avais 12 ans (j’en ai 26), et je suis encore très mauvais. Quand on me demande quand j’ai commencé la guitare, j’ai tellement honte. Bon, je sais que j’ai relativement peu pratiqué : pendant longtemps, ma guitare restait dans un placard. Pendant une longue période, mon câble jack est resté cassé. Mais, surtout, je n’ai jamais trop accepté de devoir travailler.

Je jouais, un peu, comme ça. Rarement je faisais les choses sérieusement, en essayant de corriger mes défauts, qu’il s’agisse de mon sens bancal du rythme ou de ma méconnaissance des gammes. Je voulais pas m’abaisser au niveau de ces tâcherons de musiciens, ouvriers spécialisés de la mémoire musculaire. Je cherchais des raccourcis, des concepts généraux, transposables facilement. J’ai peint chaque notre de ma guitare dans l’espoir que ce soit plus facile de savoir quelles notes jouer (mauvaise idée). J’aurais acheté la guitare donc le manche est un damier de LEDs, pour ne pas avoir à passer des heures ennuyantes et fastidieuses à apprendre des positions de gammes et des patterns.

J’étais paresseux et, dans le fond, je lui suis toujours. La différence, c’est qu’aujourd’hui j’ai compris la valeur du travail. Il ne s’agit pas d’un slogan pétainiste, mais de ce que ça peut nous apporter de se casser le cul sur quelque chose qu’on ne maîtrise pas. De la sensation de maîtrise qu’on ressent lorsqu’on arrive à faire un truc qui nous semblait dur ou inatteignable au début.

J’avais pas compris ça avant, et je crois que c’est parce qu’à l’école, j’étais doué. C’était confortable. Le problème, c’est qu’avoir des prédispositions dans le milieu scolaire nous donne l’habitude d’obtenir des gratifications narcissiques de la part des parents et des profs (félicitations, « c’est bien », « tu as bien travaillé », « bon travail ») sans devoir fournir réellement d’effort. C’est très mauvais, parce que ça devient notre paradigme pour la vie, et il est très difficile une fois qu’on a connu un certain niveau de confort de revenir à un niveau de confort inférieur.

Par ailleurs, on finit par imaginer que, quelque soit l’activité, soit on est bon, soit on ne l’est pas. Et là, ça nous renvoit aux théories du développement de Carol Dweck, dont j’ai déjà parlé dans mon article sur le perfectionnisme.

La pratique délibérée : ce qui fait vraiment progresser

Vient alors cette notion de « pratique délibérée ». Notons tout d’abord que la différence est grande entre l’école et la pratique d’un instrument. L’école, c’est essentiellement des connaissances verbalisables. La pratique d’un instrument, c’est beaucoup de neuromusculaire : il faut répéter un mouvement de très nombreuses fois avant de le faire d’une façon correcte.

La pratique délibérée consiste à :

  • se concentrer sur ses faiblesses plutôt que sur ses forces,
  • corriger ce qu’on fait mal,
  • accepter l’inconfort lié à la frustration de ne pas réussir du premier coup,
  • se concentrer sur des petits détails.

Et c’est ça qui fait progresser.

Je vous laisse regarder la vidéo en bas de cet article pour une explication plus détaillée et mieux construite.

S’imposer des handicaps pour mieux supporter l’échec

Un truc que j’ai appris en écrivant cet article, c’est que pas mal de gens (dont moi) ont inconsciemment l’habitude de se rajouter des handicaps dans le seul but de mieux justifier l’échec.

Du point de vue de l’estime de soi, on gagne à tous les coups :

  • Si on échoue : « c’est normal, j’avais dormi 4 heures, j’ai pas du tout révisé, […] j’ai fumé un joint avant d’entrer dans l’amphi ».
  • Si on « réussi » : « wouah, j’ai réussi à avoir 10/20 alors que j’avais dormi que 4 heures, pas révisé, […] et fumé un joint avant d’entrer dans l’amphi ».

C’est sûr, du point de vue de l’égo, c’est tout bénef : qu’on échoue ou qu’on réussisse, il vaut mieux le faire dans des conditions suboptimales qu’en étant proprement préparé. Dans le premier cas, on a des excuses pour ne pas avoir réussi. Dans le second, on a l’impression d’être un surhomme, parce qu’on a « performé », malgré tous les handicaps.

la théorie de la « pratique délibérée » est-elle valide ?

La théorie des 10 000 heures de Anders Ericsson est née de l’observation de personnes qui avaient du succès dans leurs domaines respectifs (violonistes, joueurs d’échecs, athlètes, etc.). Le principe de base de cette théorie peut se résumer assez simplement de la façon suivante : toutes les personnes qui ont atteint des sommets dans leur disciplines ont travaillé énormément. Il n’y a pas de génie. Certaines personnes ont certes des prédispositions dans certains domaines mais, sur le long-terme, ce sera toujours le travail qui fera la différence.

A ce sujet, je me rappelle personnellement avoir vu ici et là, dans des interviews de personnes célèbres, des phrases du style « I was not the funniest ; I was the one that tried being funny the hardest » (chez un humoriste américain dont j’ai oublié le nom).

Je me rappelle aussi avoir lu sur cet écrivain français (je sais plus si c’était Balzac ou Zola ou autre), qui conseillait à son élève d’écrire en 10 lignes la meilleure description de sa concierge. Cet exemple est intéressant parce que justement les écrivains sont réputés pour être les pires procrastinateurs du monde, du fait qu’ils sont beaucoup à être dans cette disposition d’esprit qui consiste à se reposer uniquement sur le « talent » ou « l’inspiration », en pratiquant finalement assez rarement leur art. Le cinéma est rempli d’exemples d’écrivains « maudits » : Secret WindowLimitless, Bored To Death.

Pour progresser, il faut chercher à avoir des retours (« feedback » en anglais) de personnes capables de juger nos performances. Il faut bénir la critique. L’accueillir comme un cadeau que la personne nous fait. La voir comme un moyen de s’améliorer. Un exemple intéressant est funtwo qui postait sur des sites de partage de vidéos coréens ses progressions à la guitare, pour avoir un retour sur son premier mois de pratique de la guitare. Il a entre autres posté son interprétation du Canon Rock de JerryC, suite à quoi quelqu’un a publié sa vidéo sur Youtube sous le simple titre « guitar », et la vidéo a atteint des records de vues.

Dans son livre « The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable« , Nassim Nicholas Taleb parle du biais qu’il y a à observer les gens qui réussissent pour déterminer les causes de leur succès. Il parle de « silent evidence » : tous les gens qui ont mis en place les actions censées apporter la réussite, mais ne sont arrivée à rien.

En mathématiques, ou en logique, il suffit d’un contre-exemple pour prouver qu’un théorème est faux. J’ai donc pour vous la question suivante : connaissez-vous  quelqu’un qui a travaillé sérieusement sans jamais progresser ? Ne pas trouver de contre-exemple ne veut pas dire que la théorie est valide, bien sûr. Mais ça peut nous amener à envisager sérieusement cette hypothèse que « travail => réussite » comme quelque chose qui pourrait bien être intéressant. Ou au moins la réciproque : « réussite => travail », c’est-à-dire « pas travail => pas réussite » ou, en bon françois : t’arriveras à rien si tu bosses pas.

Les questions non résolues

Roses are red,
Violets are blue,
There’s always an Asian
Doing better than you

Si vous pratiquez un instrument, vous serez peut-être confronté à ce problème : quel que soit le niveau que vous puissiez atteindre, il y aura toujours un asiatique de 5 ans qui vous mettra votre misère. On est  7 milliards sur Terre, dont une bonne part d’asiatiques avec un accès internet, et les vidéos qu’on a le plus de chance de voir sur Youtube sont les vidéos les plus vues, donc on se comparera nécessairement aux meilleurs de notre discipline, et on risque de tomber des nues lorsqu’on verra un asiatique être à l’aise très jeune avec quelque chose qu’on galère à apprendre en tant qu’adulte.

J’ai pas de solution à cette absence de possibilité d’ego boost, désolé. Peut-être la solution est-elle de prendre du plaisir à faire ce qu’on fait, et à être content de notre progression, peut importe qu’un autre soit meilleur que nous.

Matières à réflexion

 

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2 réflexions sur “Comment rester mauvais après des années

  1. Simon dit :

    Je me retrouve dans ce que tu dis mon ami! Je rajouterai ce que dit souvent mon prof aussi c’est que « si c’était aussi simple, tout le monde le ferait » La musique c’est pas simple, ça demande du travail, de l’humilité, de l’abnégation, mais aussi une certaine forme de self kindness.

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